577191_418450501580055_1732150667_n

Ile Maurice: Les écrivains-femmes sont à l’honneur au salon international du livre

L’évolution récente du champ littéraire mauricien a été marquée par la prise de parole par les femmes écrivains. Conteuses hors pair, elles mettent en lumière, telle Schéhérazade, la lutte à corps perdu pour la survie, menée par leurs soeurs en souffrance. Les auteurs et poètes mauriciens sont à l’honneur au Salon international du livre qui a ouvert ses portes ce jeudi 7 mars, à quelques encablures de la capitale Port-Louis.

577191_418450501580055_1732150667_nElles s’appellent Ananda Devi, Shenaz Patel, Nathacha Appanah, Brigitte Masson. Présentes à tous les rencontres et débats, elles sont constamment sollicitées par le public qui connaît visiblement leurs oeuvres. Les jeunes les abordent dans les allées du salon, qui pour demander une dédicace qui pour les interroger sur leurs livres à venir. Ils voient en elles des modèles à suivre, mais n’imaginent sans doute pas le travail que représente l’écriture ni la « galère » qu’elles ont dû souvent vivre avant de trouver des éditeurs qui acceptent de miser sur elles.

« J’ai passé 15 ans de ma vie à chercher un éditeur qui croit en moi », aime rappeler Ananda Devi qui est incontestablement l’une des écrivains les plus primées de l’univers francophone. Dans un article publié il y a quelques années dans les colonnes d’un grand hebdomadaire français, Jean-Marie Le Clézio exhortait les lecteurs de France et de Navarre de se presser de lire l’auteure de Pagli et du Sari vert car elle est, selon les mots du prix Nobel franco-mauricien, « la voix de Maurice », et – consécration suprême – « un vrai, un grand écrivain » !

 

Les pionnières

Cette visibilité dont bénéficient les écrivains femmes à Maurice de nos jours est un phénomène relativement récent, même si les femmes mauriciennes se sont lancées dans l’aventure de l’écriture dès la fin du 19e siècle. D’origine européenne, les pionnières de la littérature mauricienne ont inscrit leurs oeuvres dans le prolongement de la sensibilité coloniale et patriarcale, sans prêter particulièrement attention à la condition féminine qui prévalait dans l’île. Il va falloir attendre les années post-indépendance pour voir émerger des textes novateurs qui s’interrogent sur le statut des femmes dans la société mauricienne, revendiquant pour elles les même droits que les hommes et transgressant les barrières raciales et les interdits sociaux.

La véritable révolution de l’imaginaire féminin à Maurice commence avec la parution en 1979 de A l’autre bout de moi (Stock), l’un des plus beaux premiers romans de la littérature mauricienne. D’origine créole, son auteure Marie-Thérèse Humbert réussit à placer la question de la femme au centre de son intrigue, tout en faisant des liens de « amour-haine » que son protagoniste, Anne, entretient avec sa soeur jumelle. Une métaphore des relations complexes qui prévalent entre les communautés au sein de la société mauricienne pluriethnique et pluriculturelle. « Si semblables et en même temps si dissemblables », les deux soeurs sont condamnées à vivre ensemble jusqu’à ce que la mort ne les sépare ! C’est sans doute parce qu’elle ne voulait pas être soumise à ce choix qui n’est pas d’ailleurs un choix que Marie-Thérèse Humbert s’est, pour sa part, exilée en France, au moment où son pays accédait à l’indépendance, en 1968. Son oeuvre qui est, aujourd’hui, riche de plusieurs titres de fiction et de poésie, n’en reste pas moins hantée par Maurice, ses paysages, ses hommes et femmes tiraillés entre malaises et fascinations face à leur devenir.

Les écrivains femmes de Maurice qui ont émergé à partir de la fin des années 1980 et qui occupent aujourd’hui le devant de la scène sont un peu les héritières de l’auteure de A l’autre bout de moi, même si celles-ci ne se reconnaissent pas tout à fait dans les interrogations de leur aînée sur l’ethnicité, qui ont depuis été en grande partie résolues. La prospérité économique aidant, la société mauricienne est allée de l’avant, faisant des négociations identitaires et du multiculturalisme les dogmes de sa modernité.

Dans ce contexte, la principale contribution d’Humbert a peut-être été d’avoir su rompre le silence sur la question de la femme, en l’inscrivant au coeur même de l’imagination littéraire. Arrachant la femme à la prison des conventions et des interdits à laquelle la société patriarcale la condamne, elle lui a donné la parole, faisant d’elle, sinon la maîtresse, la conteuse de son propre destin. Telle la Schéhérazade, la femme mauricienne se raconte désormais, à longueur des pages des romans, en remontant parfois aux origines d’avant la traversée du kala pani ou en puisant dans ses expériences de domesticité, terrifiantes d’humiliations et de violences tues. Elle s’identifie aux combats des minorités souffrantes des îles Chagos ou de Poudre d’or, avec pour grille de lecture la légende de Sita ou celle de Draupadi. Telle est la démarche des auteures comme Ananda Devi, Lindsey Collen, Natasha Appanah, Shenaz Patel ou de Brigitte Masson qui ont pris le relais des pionnières. Parfois tragiques, mais toujours engagées à la défense de la cause des femmes et des exclues, leurs oeuvres touchent de plus en plus de lecteurs et surtout des lectrices à Maurice et à travers le monde où elles sont publiées, traduites et lues.

 

« Les jours vivants » d’Ananda Devi

Venue au Salon international du livre de Maurice pour présenter son nouveau roman Les jours vivants (Gallimard, sortie prévue le 14 mars), dont l’action se déroule en Angleterre, Ananda Devi évoque le destin tragique de son héroïne anglaise, marginalisée par la vieillesse, la pauvreté, la misère. Celle-ci n’est pas sans rappeler les Anjali, les Subhadra, les Eve, ces femmes de Clichy ou de Port-Louis ou de New Delhi dont la romancière a dépeint dans ses précédents romans la solitude et l’anxiété, la folie et la quête de liberté. Mary Grimes – le protagoniste du nouveau roman de Devi – s’est réfugiée dans le deuil d’une nuit de passion et de sensualité dont elle n’avait pas su profiter pleinement. Elle refuse de répondre à l’appel du monde qu’elle devine derrière ses portes closes, jusqu’au jour où la vitalité du vivant l’entraîne dans son tourbillon irrésistible. Auteure d’une vingtaine de livres, dont des romans, des récits, des recueils de poèmes, Ananda Devi construit de livre en livre, comme elle aime le dire, le portrait en creux de la femme Mauricienne : « Une femme éminemment féminine et qui se plie. Jusqu’à rompre… » Rompre quoi ? Le silence, bien sûr !

 

Source: RFI

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s